De Charybde en Scylla / manuscrit

Récemment, je suis tombée sur les notes tapées à la machine qui retracent certains épisodes de mon mariage franco-russe : la rencontre à Toulouse, le quotidien à Paris où Andreï et moi, pareils à deux parallèles qui jamais ne se rencontrent, poursuivions chacun nos chimères, les portraits de Iouri et d’Arvydas, la vie d’Andreï, reconstituée par mes soins… Je me souviens justement avoir recueillis ces fragments, alors, comme éléments d’une fiction à venir. Andreï, rebaptisé Pavel pour l’occasion, en aurait été le héros. Mon projet était de raconter l’enfance d’un garçon né en 1969 à Berlin-Est d’un père chauffeur à l’ambassade et d’une mère au foyer, puis élevé dans la campagne environnant Nijni-Novgorod. Aurait suivi le récit de sa jeunesse intrépide au cœur d’une société en train de sombrer, destin qui l’aurait mené jusqu’en France où, miracle de l’amour (moi), sa vie prenait un cours inattendu : de jeune délinquant féru de petits trafics, Pavel devenait finalement un homme droit et aimant. Quand Andreï me parlait de cette URSS où il avait grandi, de Brejnev trop vieux à Elstine trop saoul en passant par la perestroïka, et de Gorbatchev aussi, il se moquait beaucoup, mon imagination superposait les photos noir et blanc des livres d’Histoire aux marionnettes des Guignols de l’info. La période qui avait précédé l’effondrement de 1991 — Andreï avait alors 22 ans — je me la figurais difficilement. J’avais bien vu quelques films sur Arte, La petite Vera de Vassili Pitchoul et Taxi Blues de Pavel Lounguine, tournés dans des tours vétustes de banlieue industrielle ou bien encore en plein Moscou ; ces films faisaient imploser le modèle soviétique, celui-là même qui avait constitué, à travers l’engagement politique de mes parents, l’un des arrière-plans de mon enfance. Dans cette société filmée avec un réalisme quasi documentaire, j’essayais de transposer les anecdotes qu’Andreï me livrait — l’odeur de choux imprégnant les maisons, les files d’attente devant les magasins, les centres culturels gratuits mais désertés, les vingt-quatre mois de service militaire au cours duquel il avait appris assidûment, dans l’espoir de devenir agent secret, le code Morse et les techniques de combat. Mais ce « parfum d’époque » ne pouvait donner corps à un territoire qui, nonobstant mon désir de l’atteindre, restait à l’état d’abstraction. D’autant que sur le témoignage d’Andreï se greffait ma propre vision fantasmatique, celle d’une Russie romanesque composée de tableaux s’entrecroisant, des batailles d’Empire sur paysages de neige piochées chez Tolstoï aux intérieurs d’appartements communautaires décrits par Boulgakov. La deuxième année de mariage, quand force m’avait été d’accepter qu’aucun départ ne se profilait et qu’Andreï s’en souciait d’ailleurs comme d’une guigne, la fiction avait cessé naturellement de s’écrire.

Rangées dans une pochette plastique à rabats, ces notes représentent moins d’une vingtaine de feuilles. Avec le temps, il s’en dégage une drôle de mélancolie : Iouri a-t-il réussi à s’établir en Allemagne ? Arvydas coule-t-il des jours heureux près de sa femme ? Je n’ai aucune idée d’où se trouvent ces hommes à présent, mon mari inclus. Quant à celle que j’étais alors, jeune mariée de vingt ans, fière de remplacer le nom du père par un patronyme slave et caressant le projet, somme toute banal, de fonder une famille, cette jeune femme me ferait plutôt sourire, si sa naïveté n’avait pas porté à conséquence. Or, il y a ma fille, Anna. Qu’Andreï ait pu abandonner son enfant demeure inexplicable. Je ne comprends pas — j’échoue à seulement le concevoir. Les tentatives de restaurer le passé par l’écriture s’y heurtent immédiatement, les images affleurent, mais jurent entre elles, inconciliables : amour, mensonge, abandon. Longtemps j’ai d’ailleurs privé Anna du récit de sa petite-enfance. Ne valait-il pas mieux me taire ? Plus le temps passait, plus mes sentiments pour son père me semblaient condamnables. Minée par un sentiment de culpabilité, de honte, je jugeais même indécent de lui parler d’amour.