Médée I - Carnet de dramaturgie

Voir le monstre (avril 2020)

« Le théâtre romain est un théâtre d’avant la séparation entre le théâtre et l’opéra. Il ne faut pas donner un sens politique au texte, mais plutôt travailler sur l’esthétique de la langue. » Florence Dupont

Parmi toutes les figures tragiques, Médée a un rang à part. Contrairement à Œdipe ou Phèdre, elle ne marche pas vers son destin, mais le fabrique, sous nos yeux. Elle est elle-même l’auteure de sa tragédie.
Médée refuse la loi des Dieux comme celle des hommes, jusqu’à commettre un nefas, c’est-à-dire un crime inexpiable, monstrueux, qui échappe à la compréhension humaine. Monter Médée, c’est voir le monstre.
Si la magicienne veut détruire l’humanité qui est en elle, c’est qu’elle la rend responsable de ses malheurs. Pour ce faire, il lui faut exacerber sa fureur, se métamorphoser en une femme capable de tuer ses enfants, « devenir une furieuse » comme dit Florence Dupont dans la préface de sa traduction.
C’est cette métamorphose qui intéresse Sénèque. Pour les Romains, le théâtre est forcément spectaculaire. Il ne cherche ni à convaincre, ni à édifier moralement. On va au théâtre comme on va aux jeux, pour se distraire, être ébloui. La tragédie de Médée se prête au spectaculaire. Pour devenir cette furieuse, Médée nourrit sa colère, pervertissant les rituels religieux, invoquant le soutien des puissances divines, défiant le pouvoir en place afin de mieux le renverser. Rien ne doit arrêter sa vengeance. C’est en l’accomplissant qu’elle se hissera au rang de mythe : « Médée répudiée doit devenir légendaire » (scène 1).

Choisir l’écriture de Sénèque plutôt que celle, originelle, d’Euripide permet d’explorer la dimension théâtrale d’une telle métamorphose. Les acteurs romains étaient des « corps parlants », dit encore Florence Dupont qui a veillé à respecter des unités de sens, de son et de souffle. La liberté et la générosité de sa traduction nous ont convaincus d’oser nous emparer d’une telle écriture. Conçue pour magnifier l’art de l’acteur, la Médée de Sénèque offre une partition d’une richesse inouïe, portée par une musicalité et un rythme prodigieux. Tout y est enfiévré, la douleur comme la haine.
Il faut dire que l’histoire de Médée a valeur de parabole, d’autant plus aujourd’hui. De femme victime à femme agissante, Médée transgresse jusqu’à l’horreur la société des hommes. Son rôle d’épouse, de mère et, avant cela, celui de fille et de sœur sacrifiée pour Jason — tout doit être détruit.
Sénèque donne à voir mais s’abstient de juger, sa Médée est ambivalente, alternant fureur et douleur avec la même intensité et renvoyant chacun aux frontières de sa propre sensibilité. Sa tragédie obéit cependant à une structure précise, du prologue où elle se prépare à commettre un crime dont elle ignore encore la teneur au tableau final qui la voit s’envoler vers le Soleil. Sa fureur qui va crescendo est entrecoupée par des dialogues avec la nourrice, Créon et Jason, et par les interventions du chœur. La musique y occupe une place prépondérante. Il s’agira de transposer la structure extrêmement codifiée du théâtre latin, de retrouver l’esprit des jeux sans chercher à les reconstituer, en nous appuyant sur le travail mené depuis les débuts de la compagnie, c’est-à-dire, pour l’essentiel, sur la puissance de l’écriture incarnée.

Médée furieuse, Delacroix (1836-1838)

Texte : Sénèque
Traduction : Florence Dupont
Mise en scène et scénographie : Tommy Milliot
Dramaturgie et voix : Sarah Cillaire
Lumières : Sarah Marcotte
Sons : Adrien Kanter
Assistant mise en scène : Matthieu Heydon

Avec Benedicte Cerruti, Charlotte Clamens, Cyril Gueï, Miglen Mirtchev

Production MAN HAAST et La Criée - Théâtre National de Marseille

Voir le site de Man Haast : www.manhaast.com/médée