Victime d’un arrêt cardiaque sur une piste de danse, un homme se voit mourir mais, à sa grande surprise, sa mort s’avère un commencement.. Rien, dans la vie qu’il est en train de quitter, celle d’un cadre moyen aux plaisirs ordinaires, ne préfigurait la rencontre bouleversante qui l’attend à l’issue de sa première nuit post mortem.
Tel est le point de départ du Retour, l’une des nouvelles du recueil Des Putains meurtrières (2001) de l’écrivain chilien Roberto Bolaño et traduit par Robert Amutio. Construit comme une errance hors du temps humain, le récit glisse peu à peu vers un entre-deux métaphysique, une sorte de no man’s land que le théâtre, justement parce qu’il fait dialoguer les vivants et les morts, est à même de représenter.
L’âme qui effectue ce voyage initiatique n’est pas sans rappeler celle du poète chez Dante ou encore Le Chasseur Gracchus, dans la nouvelle éponyme de Franz Kafka, qui navigue sans fin entre le monde des défunts et celui des vivants.
Mais chez Bolaño, le chemin vers la transcendance s’accompagne d’un sens du grotesque caractéristique de son oeuvre, entre humour noir, goût du détail et provocation, l’élévation de l’âme permettant avant tout de plonger dans ses tréfonds, là où l’angoisse de solitude fait naître des pulsions inavouables.
Plus l’homme se détache de son cadavre, plus il deviendra vivant, attentif à tout - l’inflexion d’une voix, un changement de luminosité - plus son humanité se révèle, allégée des contingences et des conventions. À mesure que l’environnement s’efface, il s’incarne devant nous sans se départir de ses réflexions triviales, de son ironie singulière. Ce qui est en train de
lui arriver se heurte aux limites de sa propre compréhension, de la nôtre. Pour autant, il semble plus proche de nous maintenant qu’il est mort.
Matthias Hejnar - Sallahdyn Khatir (scénographie, lumière)
© Nathaniel Zouiten
Parler la mort
L’homme, seul au plateau, interpelle les spectateur.ice.s et les prend à témoin de son propre décès. Cependant, Roberto Bolaño en renverse l’imaginaire : non pas une fin, mais un commencement, non pas un rétrécissement, mais une ouverture.
Ce renversement guide notre adaptation : la scénographie, la lumière et la création sonore accompagnent ce passage vers un dénouement apaisé, traversé d’espoir. La révélation du secret annoncé au début agit comme une fausse piste, l’enquête menée sous nos yeux se déploie jusqu’à une fin ouverte, bien plus surprenante.
Ce récit rend possible une communion. Nous cherchons à la faire advenir au plateau. L’état de solitude inhérente à la mort devient ici une expérience sensible et partageable, presque son contraire.
La parole, performative, opère des bascules successives : elle altère la sensation du corps, déplace la perception du monde, transforme l’espace lui-même. Bolaño passe de lieux très concrets — discothèque, morgue, parking, intérieur domestique — à des espaces métaphoriques, mouvement prolongé par la scénographie conçue par Sallahdyn Khatir.
L’homme est à la fois présent et « de l’autre côté », proche et lointain, incarné et évanescent, entier et diffracté. À mesure que les seuils se franchissent, les frontières se troublent. La parole elle-même, grâce au travail mené par Vanessa Court, oscille entre narration et confidence.
Le Retour est aussi le récit d’une solitude défaite par une rencontre. Ainsi, l’au-delà qui se révèle sous nos yeux n’a rien de nébuleux ; le retour contenu dans le titre, porté par l’humour de Bolaño, dédramatise l’expérience de la mort pour nous permettre de la penser — et peut-être de la panser — ensemble.
© Selvin Esteban
La mort en miroir
Dans Le Retour, la mort ne met pas fin au regard. Le fantôme, d’abord spectateur de lui-même, devient témoin. Il peut désormais voir sans être vu.
C’est par ce regard que Jean-Claude Villeneuve, célèbre couturier français, entre véritablement dans le récit. Le fantôme existe dans la parole qu’il nous adresse ; Villeneuve, lui, apparaît au moment où il se sait démasqué. Le couturier, que sa célébrité semblait mettre hors d’atteinte, se retrouve exposé : il n’est plus seulement celui qui habille les corps des vivants, mais celui qu’un corps mort, nu, fait trembler de désir. Pour autant, le regard du fantôme ne s’arrête pas à ce qu’il surprend. Leur solitude se répond. Malgré tout ce qui les sépare, les deux se reconnaissent. Le fantôme ne parvient pas tout à fait à quitter les vivants ; le nécrophile ne parvient pas à laisser les morts aux morts.
Leur rencontre se fait à la frontière, là où chacun empiète sur le monde de l’autre et tente, depuis sa rive, d’abolir une séparation impossible.
Bolaño nous mène vers ce que nous préférerions ne pas voir. Le monstrueux est là, sans détour. Mais derrière l’acte apparaît un homme avec sa honte. Le dévoilement ne l’absout pas ; il rend seulement la parole possible. Celle-ci n’efface ni l’acte ni la honte, mais rompt l’isolement du secret. Dans Villeneuve, le mort reconnaît pourtant quelque chose qui nous atteint à notre tour.
C’est peut-être là que commence le théâtre : regarder ensemble ce qui, ailleurs, resterait caché — sans résoudre le trouble. Ce qui se joue sur scène se joue aussi entre nous.