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Le Cosidor

Longtemps, je n’ai pas su ce que cosidor signifiait.
Par ce mot catalan, ma mère désignait la pièce étroite et fraîche que Teresa, sa cousine préférée, avait transformée en atelier de couture.
Le mot cosidor revenait lorsqu’Olga (ma mère) évoquait les étés d’enfance et d’adolescence en Catalogne. Seule, avec son frère Claude. Seule, c’est-à-dire sans parents. Ma grand-mère et mon grand-père ne pouvaient en effet plus retourner au pays. Un exil politique, que la mort de Franco interromprait bien plus tard, en 1975.
Le lien à la Catalogne se perdrait-il ?
Qu’à cela ne tienne, les enfants iraient quand même — sans eux.

Le voyage vers la Catalogne s’effectuait toujours de la même façon.
Ma mère tenait la main de son frère dans le train Toulouse-Irun. À la frontière espagnole, un oncle de la branche paternelle attendait les petits Français pour les amener jusqu’à Tarrassa, une ville industrielle située dans la banlieue ouest de Barcelone. Les mois d’été s’écouleraient de maison en maison, de chez tiet Ramon à chez tieta Pepita, sans oublier tiet Joan, tiet Luis ou tieta Fiorentina.

Le cosidor, donc. Une pièce minuscule aux murs blancs.

Un refuge où fuir la torpeur silencieuse des intérieurs de pénombre, où fuir aussi le dehors et son soleil de plomb.

Pendant que les oncles font la sieste.

Les mouches volètent autour des fruits malgré les rideaux à lanières, la cloche grillagée.

Dans le cosidor, Teresa forme un essaim de jeunes femmes, voisines venues préparer leur trousseau, apprenties se destinant au métier de couturière. À toutes elle montre comment piquer l’aiguille, bâtir un patron, tailler un tissu. Ma mère apprend une langue en même temps qu’une technique : la couture et le catalan.
Jusqu’à ses vingt ans, elle passe ainsi dans le cosidor une grande partie des étés.

Par je ne sais quel effet de distorsion consonantique, mon esprit a longtemps substitué corridor à cosidor. Cette permutation trouve sans doute son explication dans un film américain des années 60 qui, enfant, m’a bouleversée : Shock Corridor de Samuel Fuller.
Ce jour-là, nous étions en fait trois enfants sidérées — ma soeur Johanna, Clara et moi.
Les nombreuses scènes de folie, l’ambiance anxiogène du film se déroulant pour l’essentiel au sein d’un hôpital psychiatrique sont gravées dans ma mémoire. Encore maintenant, si j’ai oublié la trame précise du scénario, je revois nettement les images noir et blanc des malades en camisole ou celles des fous éructant le long du couloir de l’asile, en proie à la démence.
Comment les adultes avaient-ils pu nous laisser devant Shock corridor ?
Je n’en ai aucune idée.
Sûrement étions-nous comme souvent laissées sans surveillance, piochant dans les cassettes VHS que nous sélectionnions par titre, privilégiant ceux qui, a priori, s’annonçaient joyeux : Les Galettes de Pont-Aven, Les Trois couronnes du matelot ou Le Charme discret de la bourgeoisie. Certains hasards, plus cléments, nous menaient vers La Comtesse aux pieds nus, La captive aux yeux clairs ou Sous le plus grand chapiteau du monde.

Toujours est-il qu’aujourd’hui encore, cosidor m’évoque presqu’en simultané l’atelier de couture de Teresa et le film de Samuel Fuller. À partir de ce mot, une sorte de fiction s’est formée, hybride, dont il suffit de tirer un fil pour qu’une pédale bruyante de machine à coudre, ma mère, des séances d’électrochocs ou encore des sous-titres français difficiles à lire surgissent tout à trac… À l’instar de ce mouvant cosidor/corridor, l’image ne peut se fixer. Trop d’éléments disparates. L’enfance de ma mère se mêle à la mienne, l’Amérique à la Catalogne, le silence psychotique à l’ennui, les draps blancs de l’hôpital aux tissus de Teresa.

Si je m’y arrêtais, chaque effort d’éclaircissement, chaque essai de contextualisation transformeraient l’image impossible en tentative de récit.





 

Pour être hanté, nul besoin de chambre, nul besoin de maison, Le cerveau regorge de corridors plus tortueux les uns que les autres.
Emily Dickinson

Charte graphique du Cosidor : Philippe De Jonckheere
Mise en code, sous Spip, par Joachim Séné

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