Épinettes I

À dix-neuf ans, j’arrivais à Paris.
Le coin du dix-septième arrondissement où j’atterrissais alors, dans la longue rue Pouchet parcourue de voitures roulant à faible allure, au premier étage d’un immeuble donnant sur cour, dans un deux pièces aux fenêtres duquel il était interdit, m’informa la gardienne, de suspendre du linge, rue Pouchet qui mène au bas de la longue avenue de Clichy, dans sa partie la moins commerçante — ce coin n’a jamais eu de valeur métonymique.
Autrement dit, vivre là n’a jamais signifié vivre à Paris.
Et quand deux ans plus tard, j’ai déménagé dans les Batignolles, à peine un peu plus loin, j’ignorais qu’on pouvait vivre contre un environnement.
Or, de vingt-et-un à quarante-deux ans — vingt ans durant tout de même — j’ai râlé contre l’atmosphère bourgeoise des Batignolles où les enseignes bleu blanc rouge depuis quelques temps pullulent : slip français, restaurant français, apéro français... Quartier composé de quelques rues aux immeubles plutôt haussmanniens, d’une mairie, d’un marché, d’un clocher et d’un square magnifique immortalisé par Barbara dans sa chanson Perlimpinpin.
Malgré des tentatives, je n’ai jamais réussi à m’approprier cet espace où trois de mes enfants ont grandi.
Vingt ans, soit le quart d’une vie (selon une version optimiste).
On dit que l’environnement où nous évoluons nous constitue. Le fait d’être contre, logiquement, ne soustrait pas à cette loi.
Ainsi, par les hasards de l’existence, j’ai passé une grande partie de mon adolescence à Vichy. Au fur et à mesure que le passé de cette ville se révélait, je reprenais à mon compte, en l’adaptant, une phrase célèbre : « On ne vit pas à Vichy innocemment. »
Vichy — on ne peut pas rien en faire.
De même, Drancy. J’avais autrefois une collègue qui, résidant à Drancy, ne se contentait jamais de dire : « Je vis à Drancy ». S’ensuivait toujours un lot de considérations sur ce qu’impliquait ce choix et sur le fait qu’il ne s’agissait pas, justement, d’un choix.
De même, Paris.
Ou : un arrondissement précis à Paris.
Sur les papiers d’état civil de mes enfants, « notre » arrondissement n’est mentionné qu’en tant que lieu de résidence. Les naissances s’inscrivent dans l’historique des grossesses, au gré des hôpitaux publics. Pour l’une, c’est Clichy. Pour les deux suivantes, le dix-huitième. Pour la dernière, le douzième.
Juste retournement des choses, alors que j’entretiens une relation contrariée avec mon arrondissement, aucun.e de mes enfants n’y est né.e.

Paris non plus n’a pas été un lieu électif. Comme pour beaucoup de gens, ce devait être une étape, une période provisoire. Dans mon cas, Paris n’était pas lié à un contexte professionnel mais à une relation amoureuse.
Paris, c’était avant de pouvoir partir en Russie.
Bref.
Je ne suis pas partie et Paris a été la ville où échouer, dans les deux sens du terme.
Paris permet d’ailleurs ça — échouer.
Les échecs se diluent dans la métropole, son étendue les noie — on ne lui en sait pas assez gré.
Il suffit de déménager, même à deux pas, pour que le quotidien se transforme : boulangerie, bouche de métro, supérette, école, voisinage.
S’ouvre sans anicroche un paysage différent.
On peut de nouveau s’inventer.
Et l’anonymat reste une option réelle.

Il manque en français des mots pour dire cela : vivre contre un environnement, ne pas pouvoir habiter quelque part innocemment, naître à côté de là où l’on va grandir.
D’autres langues sans doute les recèlent.


24 novembre 2021